Nous localiser en direct

Après l’inquiétude familiale provoquée par notre long silence durant notre arrêt idyllique dans certaine petite île isolée sans aucune infrastructure permettant l’envoi correct d’un signal autre que par satellite, nous devons nous résoudre à franchir le seuil du monde moderne : achat non pas d’un téléphone Iridium (faudrait pas tomber dans l’excès non plus) mais d’un gps Garmin permettant l’envoi de courts sms avec la technologie InReach (principe identique mais moindre coût). Instrument utile qui ne cumule évidemment pas les mêmes usages puisque contrairement au téléphone satellite,  il ne permet point de recevoir des fichiers grib. 

Hé bien, question météo on fera comme d’habitude…

Tout de même, une cerise sur le gâteau sans surcoût : la possibilité de nous suivre en direct sur la carte. Si cela peut éviter le branle-bas de combat auprès des autorités maritimes afin de nous rechercher pendant que nous, pauvres innocents, à mille lieux d’imaginer l’angoisse de nos enfants et amis, sommes en train de manger des cacahuètes avec les gens du cru, tant mieux ! 

Il est vrai que dans cette histoire, les enfants ne s’étaient pas inquiétés inutilement puisqu’à quelques milles, avait sévi une tempête mémorable avec de gros bateaux mis à la côte. Un phénomène absolument inhabituel ayant surpris tout le monde. En principe, nous aurions dû nous trouver dedans d’après les dernières indications laissées avant notre départ. Sauf que bien à l’abri dans notre lagune sur une autre planète, on n’avait même pas su le drame. 

Si en France de l’autre côté de l’océan, personne n’était au courant au départ des dommages, nos enfants avaient été vite prévenus par les amis vivant sur place, déjà inquiets de nous voir quitter leur pays par la mer.  Les images de naufrage et le décompte des morts à leur télévision locale, les avaient jetés légitimement dans l’angoisse. Assez en tout cas pour qu’auprès de leur Marine, ces derniers réclament des renseignements à notre sujet. Il ne manquait plus que nos enfants s’en mêlent et c’était le pompom ! Heureusement qu’ils ont gardé alors la tête froide en décidant de surseoir encore un peu avant de déclencher les grandes manoeuvres de leur côté.

Nos oreilles n’ont pas siflé mais après le soulagement de nous savoir finalement les pieds en éventail, ils ont dû nous maudire pour notre légèreté puisque nous n’avions pas prévenu de notre arrêt. 

Cet incident montre que dans un monde interconnecté, s’y soustraire devient presque  impossible car il faudrait alors assumer égoïstement l’inquiétude de nos proches à notre égard. Terrible choix à faire !

On a beau conspuer la technologie, dès qu’elle arrive, elle est tôt ou tard immanquablement utilisée. 

Il est loin le temps où l’on envoyait du courrier aux escales afin de donner (un peu) de nos nouvelles… 

Pas d’infos, pas d’angoisse !

Lorsque nous voyagions avec les enfants alors petits, nous étions bien insouciants quand le téléphone portable n’existait pas… 

Aujourd’hui qu’ils sont adultes et ont pris leur propre chemin, c’est difficile de ne pas s’inquiéter en permanence pour eux quand ils ne sont pas sous nos yeux. 

De même, il est impensable d’attendre un mois sans les prévenir de  notre programme et le nombre (à la louche) de jours de navigation. Sinon, on se ferait vite remonter les bretelles. 

C’est d’ailleurs sur les conseils insistants de notre plus jeune n’ayant pas grandi sur un bateau et s’étonnant consterné que nous marchions encore « à pédales » que nous concédons enfin à l’achat d’un moyen « moderne » et « pratique » pour communiquer. 

Dès que la technologie le permet à moindre coût : envoyer de temps en temps un laconique et rassurant « Tout va bien » par sms dans n’importe quelle partie du monde, semble une évidence à tous… ou presque. 

Curieux dilemme que d’être conduit à privilégier des instruments nous reliant à la société parce qu’on fait le choix justement de nous retirer dans des coins isolés…

La réplique est cinglante : « Arrête ton char, maman, tu es une vraie geek tout le temps sur ton ordi ! La famille ce n’est pas la société. On n’arrive pas à vous joindre et dès que tu es à terre, tu cherches du wifi gratis pour nous contacter… » 

Parce que nous naviguons dans un petit bateau nous obligeant à une vie rustique plutôt réservée à de jeunes trentenaires peu désireux de courir après un plan de carrière : manque de place, pas d’eau chaude, pas de frigo… nous nous faisons gentiment traiter de hippies par notre progéniture.

« C’est le monde à l’envers, Madame Michu ! »

Hé oui, les « vieux » mènent (encore) une vie de patachon ! Dans notre tête, nous sommes imprégnés par l’esprit avec lequel nous naviguions il y a bien longtemps, impossible de s’en défaire ! Nous avons le souvenir d’une autre époque et essayons d’en garder le meilleur et le plus beau en refusant de devenir les esclaves des choses inutiles qui encombrent et nous transforment qu’on le veuille ou non.

Ne pas faire la course à la technologie, garder encore le mystère, les doutes, les angoisses qui font le sel de l’aventure mais aussi profiter de ce que nous offre notre temps pour nous faciliter la vie, pour notre sécurité et rassurer nos proches : gps, traceur de cartes, balise, téléphone portable, ordinateur… quel difficile challenge !

 

Quoi que l’on pense, nous sommes cernés et  succombons aux délices de la consommation. Les motifs sont toujours justifiés mais nous sommes bien les témoins pour ne pas dire les complices de la surenchère actuelle.  

Dur réveil !

– « Arrête de te prendre le chou, maman ! Tant que tu ne fais pas la queue pour bouffer à Mac Do ou acheter le dernier iPhone, tu as de la marge. »

– « Merci mon fils. Au fait, mon ordi est en train de rendre l’âme au bout de neuf ans de bons et loyaux services, tu as une idée pour un truc bien et pas cher ? »    

Souvenirs d’une époque où rien ne tombait en panne… à part le moteur ! Des photos d’ « avant » quand il n’y avait point de matériel électronique pour naviguer et pas de téléphone portable pour s’inquiéter dès qu’il ne sonne pas :